Idir

Le pouvoir des mots

INTERVIEW D'IDIR

Propos recueillis par Rémy Pellissier pour Evene.fr - Octobre 2008


Depuis la sortie en 2007 de son album 'La France des couleurs', pour lequel il était accompagné de Tiken Jah Fakoly, Akhenaton, Sinik, Grand Corps Malade, Oxmo Puccino et Sniper notamment, le chanteur algérien écume inlassablement les scènes de France, et passera par l'Institut du monde arabe à Paris en février 2009.

 

Idir était cette année l'un des invités prestigieux des Musicales de Bastia, festival qui a lieu durant le mois de septembre dans la préfecture de Haute-Corse. Cela fait trois décennies que l'homme chante avec sincérité les problèmes de son peuple, la douleur de l'exil, le mépris, le racisme et la difficulté de l'intégration. Son avis éclairant balaie toutes ces questions avec une lucidité et un recul salutaires. Le "précurseur de la world music" a par ailleurs multiplié les duos dans tous les styles, mêlé sa musique kabyle à toutes les influences : Jean-Jacques Goldman, Manu Chao, Dan Ar Braz, Maxime Le Forestier, Zebda, Yannick Noah et tous les artistes ayant participé à 'La France des couleurs' ont ainsi croisé sa route au détour d'un morceau. Rencontre avec un artiste véritablement ouvert et engagé.



Votre rythme de sortie d'albums est très lent : seulement quatre disques en trente ans. Quelle en est la raison ?

Je n'ai pas choisi ce métier. Le hasard a voulu qu'il n'y ait pas de lycée en Kabylie, que j'aie été obligé de venir à Alger, que mon lycée soit en face d'une radio et qu'on m'ait appris quelques rudiments de guitare. J'ai composé pour quelques chanteurs sans avoir l'intention de chanter. Mais j'ai dû remplacer une artiste malade un jour, et ce fut le début de ma carrière. Mais comme je n'ai pas choisi ce métier, j'ai la distance nécessaire pour faire mon petit bonhomme de chemin tranquillement. En plus de cela, je ne rentre pas dans les critères pour être un personnage public : mettre des vestes rouges à paillettes ou des chapeaux orange ne m'attire pas ! Je ne sais pas pousser les autres pour me faire une place. Je m'excuserais presque d'être là à essayer de chanter devant qui veut bien m'écouter. Donc si je n'ai rien à dire je me tais. Ma chance a été de pouvoir vivre de ma musique avec aussi peu de production. Et c'est peut-être aussi l'une des raisons pour lesquelles beaucoup de gens m'aiment. Ils ne voient aucune supercherie, aucun ego surdimensionné, aucun effet de mode, aucune complaisance dans ma carrière. J'explique ça comme ça. Mais il y a peut-être aussi simplement de la fainéantise… (rires)


Diriez-vous que vous jouez de la musique kabyle ?

Au départ c'est une musique kabylo-kabyle. Quand tu es dans ton village et que tu n'en es jamais sorti, tu penses forcément que ta culture est LA culture. Après, tu rencontres l'Autre, et vous vous enrichissez mutuellement de vos différences. C'est comme un dépucelage, tout cela te change, modifie ta mentalité, ta manière d'être… et ta musique ! Elle est aujourd'hui donc moins strictement kabyle, car je ne suis pas kabyle comme mon père l'a été, ni comme mes enfants le seront. Je mets simplement des sensations en notes et en mots.


Quel regard portez-vous sur l'étiquette "world music" à laquelle on aime vous associer ?

Pour moi, tout est "world music", même la musique anglo-saxonne. On appartient tous à la même planète, que je sache… A mes débuts, je faisais de la world sans le savoir, à la manière de Monsieur Jourdain. C'est simplement parce que j'arrivais d'ailleurs et que je venais toquer à une oreille occidentale qu'on m'a étiqueté comme ça. Mais je trouve cela un peu dégradant pour les "gens venus d'ailleurs", comme label. Leur musique est aussi belle et aussi universelle que les autres. Même s'il y avait un seul habitant en Papouasie qui faisait de la musique, pour moi elle serait déjà universelle. C'est le propre de ce langage. Hélas, il y a la loi du marché qui fait que la musique occidentale est beaucoup plus écoutée, mais ce n'est pas une raison. On peut ne pas aimer cette dernière. Cette distinction est surfaite. Je préfère qu'on parle de styles musicaux, de reggae, de rap… Mais chanter en français ou en kabyle, c'est la même chose pour moi. Il faut arrêter de stigmatiser les artistes en raison de leur origine géographique !


A cause de cette industrie musicale, certains artistes classés "world" sont tentés de formater leur musique aux oreilles occidentales. N'y percevez-vous pas un danger d'appauvrissement des cultures ?

Bien sûr ! Mais il faut sortir de la complaisance du côté des artistes également. Beaucoup sont tentés d'adapter leur musique aux goûts des Occidentaux pour connaître un succès commercial. C'est une mauvaise démarche. En suivant cette voie, on fait de la guimauve. Si tu as de la chance, tu feras un ou deux tubes mais on te laissera tomber très rapidement… Je pense qu'il faut avant tout être sincère avec soi-même.   

Mais n'est-ce pas le propre d'une culture de se mélanger pour avancer ?

Forcément, c'est une question de survie ! On doit moderniser sans dévoyer. Il ne faut pas rester bloqué dans le passé. Si j'étais un intégriste de ma culture, je ne porterais pas de jean et ne prendrais pas l'avion, car ce ne sont pas des inventions kabyles ! Dans toute identité, il y a multiplicité. C'est pour ça que Sarkozy a tout faux lorsqu'il parle "d'identité française". On remet sans cesse en question les identités, c'est cela qui est intéressant. Le couscous, par exemple. C'est bon, donc beaucoup de Français en mangent… (rires) Tout fait évoluer la France et son identité. Une identité ne se suffit pas à elle-même, sinon on se replie sur soi, c'est l'ostracisme, le communautarisme… A titre personnel, j'ai bien connu ma culture, mon folklore, avant de découvrir Voltaire et Diderot. Cela m'a apporté un enrichissement culturel énorme.


Votre album 'La France des couleurs' se définit comme "non politique". N'est-il pas pourtant un signe d'engagement de votre part ?

On peut ne pas être politique dans le sens partisan du terme, mais politisé. Tout le monde fait de la politique, qu'on le veuille ou non. A partir du moment où l'on a des idées, où l'on veut le bonheur de sa famille et de son prochain, on est politisé. C'est ce qui se passe pour cet album. On m'avait contacté des deux côtés de l'échiquier politique pour tenter de me récupérer. Je leur ai dit que j'étais algérien, que je ne voulais pas m'immiscer ! De quel droit je dirais à quelqu'un qui aime bien mes chansons pour qui voter ? C'est une violation de l'intimité. Toute cette vague de chanteurs qui donnent des consignes de vote, qui soutiennent un parti politique m'énerve profondément.


Votre discours est davantage lié aux questions brûlantes d'intégration et de laïcité…

Pour moi, la démocratie et la laïcité sont les systèmes les moins mauvais qu'on ait trouvés à l'heure actuelle pour faire que les gens communiquent entre eux. La religion est une affaire juste Dieu et toi seulement. Il n'y a rien de politique là-dedans ! L'erreur que font les gouvernements successifs est de donner de l'ampleur à la religion musulmane en essayant de l'ordonnancer, en créant des comités, des hauts-commissariats… La chose de Dieu est à part. Je revendique le droit de croire par d'autres chemins que les livres sacrés, sans forcément acquiescer au sexisme des religions officielles… Par contre, les questions de société ne me sont dictées que par les notions d'égalité des chances, de laïcité, de citoyenneté. Hélas, des esprits mal intentionnés tournent autour des jeunes enfants d'immigrés parce qu'ils n'ont aucune des deux cultures. Pour lutter contre cela, on nous propose une intégration qui est une assimilation qui cache son nom. Il faut un juste milieu, essayer d'amener les jeunes à trouver une harmonie avec ce que la France propose à travers l'école, l'éducation et la responsabilisation des parents.


Plus généralement, est-ce important pour vous de transmettre des messages à travers votre musique ?

Ca reflète simplement ce que je suis. Personnellement, je ne peux pas me dire : "Demain matin à 7h15 je prends un stylo et j'écris une chanson d'amour, "amour" qui rime avec "toujours"…" C'est réservé aux simples interprètes qui ont choisi la variété. Mais même ces gens-là, qui sont censés ne pas faire de politique, on les sollicite et ils répondent présents pour parler de choses dont ils ne connaissent rien. Je parle de Johnny Hallyday et compagnie… Chez nous, le chant a toujours eu une double fonction : celle de divertir et celle de guider, de montrer une voie, de dénoncer des injustices… Un chanteur kabyle ne peut pas ne pas être engagé. En plus, j'ai beaucoup de choses à dire. Quand j'étais en Algérie, je ne percevais pas tout. On connaissait la France seulement à travers nos immigrés qui revenaient chez nous dans de belles voitures, en costume… On bavait devant les jeans 501 des jeunes de notre âge. On se disait que c'était l'eldorado. En arrivant ici, j'ai découvert autre chose. C'était par pudeur qu'ils cachaient certains aspects de la vie ici. J'ai découvert les sites de transit, le racisme, l'exclusion... A partir de là, tu te sens obligé de participer à un certain nombre d'actions, de dénoncer des choses.


Pour vous, l'art peut-il changer la société ?

En Kabylie, par le passé, quand il y avait des guerres entre tribus, elles avaient chacune leur poète attitré. C'était à qui dirait la plus belle phrase, le plus beau poème, emploierait la plus belle image. Et c'était parfois tellement magnifique que les deux tribus se rendaient à l'évidence, et que la guerre cessait. Le mot peut avoir une valeur énorme chez nous. Quand un Kabyle va acheter un disque, il pense d'abord à ce qui est dit. Pas forcément à la musique. On a l'exemple de l'assassinat de Lounes Matoub, qui a provoqué un tollé général. Pas seulement parce qu'il était une énorme star, mais bien parce qu'il délivrait un message. En Algérie aujourd'hui, un artiste a plus d'impact qu'un homme politique.


Vous parlez de l'Algérie. Que pensez-vous de la situation politique dans ce pays ?

La situation n'a pas changé depuis 1962, depuis l'indépendance. Ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir. Ils n'ont pas les mêmes noms, mais ils viennent tous de la même veine. C'est la force et la mitraillette qui gouvernent. Ce n'est pas une dictature, mais un Etat policier. Si l'on ajoute à cela le gros gâteau du pétrole, ils ne sont pas près de lâcher le pouvoir… La notion de démocratie est biaisée, la transmission des rênes du pays est héréditaire. Quand une femme qui veut se convertir au christianisme est condamnée par un procureur, ça fait réfléchir. On atteint aujourd'hui l'intégrité, la liberté de conscience et de choix des personnes. Il nous reste à espérer que nos gouvernants vont bientôt partir… Hélas, les Etats occidentaux traitent nos gouvernants avec égards à cause du pétrole.

Propos recueillis par Rémy Pellissier pour Evene.fr - Octobre 2008

Commentaires (5)

1. lo 21/08/2009

j'aime bien idir ,c'est celui qui a fait connaitre la kabylie au reste de l'algerie avec la fabuleuse " avava inouva " !!quelle chanson ! inoubliable !!!et ,c'est sur ,il doit avoir aussi ,comme tout le monde ses défauts !!j'éspére quil finira par régir à la détrésse de la chanteuse et rendre à cesar ,ce qui appartient à césar ; il a tout ce qu'il faut pour rester dans le rang des plus belles voix de la chanson algerienne et meme mondiale !!

2. 21/08/2009

j aime bien cette discussion (autres temps, autres mœurs ), on a perdu c sens d'revolte et " d anarchisme " romantique au bled .. et portant c ete l essence et l esprit meme d c beau pays ...
on parle maintenant d long chevaux comme etant un signe d desobience , et on veux meme mettre l mixite au placard (les gardien d l moral )..
pour idir , j q une petit remarque :
j pas aime d lui l façon dont il traite avec la chnateuse kabyle chrifa ouakbou ( arbaâ el khalath a l television), il lui a vole ( l terme est exacte . vole) s chanson "AYA AZWAW sou mendill" , et jusque a maintenant il n a jamais parle d l orgine d l chanson n paye l droits d auteur pour cherifa ( un etres pauvre femme qui a goutte a tout les misère d l vie )... c que j dit est connais d tous ..
y un autre truc mais j peut pas l dire ici

3. amine lotfi 27/03/2009

Qui n’a pas fredonné jeune la célèbre et indétrônable AVAVA INOUVA qui nous faisait toutes et tous escalader aux cimes du nirvana, dans les années 73 et 74.
IDIR ! CHERIET HAMID Le chantre de la chanson Kabyle à la voix tendre et berceuse ,avait su écouter avant l’heure les pulsions de la société Algérienne une et spécifique par rapport aux régions et aux dialectes parlés et par rapport à la nature belliqueuse et à la caresse du vent qui vient violement se briser sur le DJURDJURA majestueux aux mélopées des femmes qui travaillent le métier à tisser au retour bruyant du berger et aux chansons fredonnées lors de la cueillette des olives c’était vraiment un temps merveilleux imprégné de béatitude, de candeur, d’insouciance et d’amitié ingénue et innocente, et un pied de nez certain aux gardiens du temple et c’était moi du coté de AZZOUZA LARBAA NATH IRATHEN à la drague de cette muse qui ne cessait de me fuir .Amine Lotfi

4. 1. A. Benaya le Laghouati Le 17/11/2008 à 07:37 22/12/2008

Oh, qui ne connait pas le grand et merveilleux IDIR ! ce leader de la chanson Kabyle à la voix tendre et berceuse et dont la célèbre et indétrônable IVAVA INOUVA nous faisait transporter jusque dans le nirvana, nous lycéens des années 74 et 75.
En ces temps là, doux moments imprégnés de béatitude, de candeur, d’insouciance et d’amitié ingénue et innocente, les filles ne cessaient de la fredonner à notre grand plaisir et au grand dam des gardiens du temple ( les surveillants) qui,se voulant par-dessus tout,être puritains et rigoristes,nous soumettaient manu militari au strict respect des règles sévères du lycée Imam El Ghazali de Laghouat.
Ces brins de souvenirs et de réminiscences dépiautés du tréfonds de notre passé juvénile vont certainement titiller les fibres sensibles de mes amis et camarades de classe Med Belli et Abderrahmane Belbey dit Jonston.
Enfin pour ceux qui l’ignorent, IDIR est un pseudonyme ; ce maestro se nomme à vrai dire HAMID CHERIET et il est diplômé en géologie

5. lo 17/11/2008

ah!!mon reporter spécial de retour!!bonjour ahmed!!!!oui,idir et nos jeunes années !!notre joie de vivre et l\'air entrainant de \"avava inouva \" , ( cette chanson ,nous a porté ,emporté ,et on s\'en fichait bien du reste !!! ) , étaient plus forts que n\'importe quelle rigidité de l\'époque!!!!nous avions une espèce de rage :notre jeunesse a été riche et heureuse , ( comme si ,le bonheur était inné ) , aucune autorité ne pouvait l\'ébranler!!!le bonheur était dans l\'air !\"THE MAGIC IN THE AIR\" ahmed ,au lycée imam el ghazali nous étions ensemble ,et nous en avions explosé des révolutions , nous n'étions pas forcément des enfants gatès ,mais nous sublimions tous ce que nous touchions :le sport, ( le foot ,le cross ... ,) , la musique (abdelhalim ,farid ,idir ,warda ,les variétés françaises le rock américain le populaire algérien ),la mode ,( les pattes d'éph ',les cheveux longs ) , les études , (le bilingue et la mixité ) la lecture (des grands classiques à la bande dessinée ) tout nous unissait ,nous étions de tout ce qui bougeait ,vibrait!!!on se défendait bien!! quand j'y pense ,j'entends juste rire , de beaux éclats de rire !!!!je plains les jeunes d\'aujourdh\'ui de ne pas connaitre comme nous la flamme ,de ne ressentir aucune rage!!!!ps :idir ,c\'est le seul qui ,parle politique et que je mets sur mon site ,parce qu\'il est entier !!!

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Image Hosted by ImageShack.us
Inscription désinscription

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site